"Elle
se tient au bord de la rivière qui clapote contre la berge boueuse,
elle s'avance.
Elle n'ôte pas ses chaussures. L'eau est froide mais ce n'est pas
insupportable. Elle s'arrête, debout dans l'eau jusqu'aux genoux.
Elle pense à Léonard. Elle pense à ses mains et à
sa barbe, aux sillons profonds autour de sa bouche.
Elle
s'imagine qu'elle fait demi-tour, retire la pierre de sa poche, regagne
la maison.
Debout jusqu'aux genoux dans le courant, elle décide de n'en rien
faire.
Elle patauge avec maladresse,le fond est vaseux, jusqu'à ce que
l'eau lui arrive à la taille. Elle regarde le pêcheur en
amont, qui porte une veste rouge et ne la voit pas. La surface jaune de
la rivière reflète un ciel brouillé. Voilà
donc le dernier moment de vraie perception, un pêcheur en veste
rouge et un ciel nuageux qui se reflète dans une eau opaque.
Presque involontairement - elle a l'impression que c'est involontaire
- elle fait un pas en avant et la pierre l'entraîne. Pendant un
moment, pourtant, il ne semble rien se passer, que c'est un nouvel échec.
Mais alors le courant l'enveloppe et l'emporte avec une force soudaine,
musculeuse, comme si un homme puissant surgissait du fond, lui saisissait
les jambes et les pressait contre son torse.
C'est une sensation intime."
extrait
de "The Hours" - Michael Cunningham.
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