Là-bas, sur un autre quai

La neige tombe par bourrasques depuis dix minutes. Un chatoiement baroque feutre les toits gris et luisants de la ville, l’après-midi s'égare dans une infime lumière. Il fait froid sur l’avenue qui mène à la gare. Le couple se dirige vers la cafétéria qu'embrasent des lampes chaudes et cuivrées.
Elle, longiligne dans son manteau noir, trottine tête baissée, à petits pas serrés, zigzagant entre les feuilles mortes qui jonchent la rue, un lourd sac de voyage en cuir fauve à la main.
Lui, une pelisse grise ouverte au vent d'hiver flottant autour de sa silhouette décharnée, marche devant elle, à grandes enjambées. De temps à autre, il se retourne, masque livide, et lui adresse en gesticulant quelques mots. Elle relève alors son visage enfoui dans une écharpe bleue et lui sourit d'un sourire pâle.
Ils se frayent un chemin à travers la foule des voyageurs et s'installent sur un coin de banquette devant un guéridon où traînent quelques verres vides et un cendrier rempli de mégots encore fumants.
De sa main blanche, elle glissse une cigarette entre ses lèvres cerise et l'allume. Lui étire la fente de sa bouche en un sourire indéfinissable et lui demande d'une voix éteinte si elle est contente de son séjour. Elle répond que oui. Elle regarde ses joues hâves, ses longues mains osseuses qui dépassent des manches de son pardessus. Elle saisit la tasse de café et souffle sur le liquide brûlant. Elle essaye de boire, par petites gorgées. Trop chaud, trop amer. Lui, assis au bord de la banquette, emprunté, empêtré, évite son regard, il voudrait être ailleurs, il voudrait être loin, loin de ces reproches glacés qu'il lit dans ses yeux couleur tempête.
Il triture, l'air absorbé, l'emballage en papier d'un morceau de sucre.
Il lui dit qu'il ne sait pas quand il pourra la revoir, occupé, marié, trop occupé, trop marié. Il lui dit qu'elle est forte même si elle se croit fragile, il lui prodigue des conseils de sa voix cotonneuse, il lui dit qu'il l'aidera, du mieux qu'il peut, dans la mesure de ses moyens, mais que c'est comme ça, qu'elle ne doit pas compter sur lui pour l'affectif , puis il lui susurre d'une voix sucrée "moi et les femmes, tu sais...". Elle sait. Mais ce soir, pour la première fois, elle s'en moque. Et il ne le sait pas.
Tout en lui parlant, il détaille furtivement une femme assise en face de lui, enserrée dans une petite robe à fleurs, les cheveux blonds roux coincés dans une grosse écharpe en laine. Sous ses sourcils clairsemés, ses petits yeux noirs, légèrement étirés sur les tempes sourient. Lui sourient. Complices. En attente. Leurs regards s'effleurent un instant, puis il détourne brusquement la tête, une lueur ondoyante dans les yeux.
Il parle encore et toujours, des mots qu'elle n'entend plus, qu'elle n'écoute plus, qui ne l'intéressent plus. Son regard s'évade, elle ne lui répond pas, elle lui dit simplement qu'elle a froid et jette un coup d'oeil à sa montre. Elle lui signale que c'est bientôt l'heure, que le train va arriver. Il se lève et dit "bon, hé bien..".
Elle a brusquement envie de tout lui dire, de lui faire mal, de lui dire que c'est fini, mais elle se contente de lui demander de partir, là, maintenant, inutile qu'il l'accompagne sur le quai. Elle le regarde s'éloigner à grands pas entre les tables, silhouette grise.
- Adieu, murmure-t-elle, et elle reste immobile. Dans quelques heures, là-bas, tout là-bas, sur un autre quai, elle le sait, elle le sent, un autre homme sera là. A l'attendre. A lui sourire. A tendre ses bras vers elle comme s'il s'apprêtait à recevoir une offrande. Tout là-bas, dans quelques heures, la vie. Tout là-bas, sur un autre quai, Philippe.
Elle saisit précipitamment son sac de voyage, ouvre en grand la porte qui donne sur les quais glacés et elle se met à courir.


Martine, le 9 juillet 2006
"autres"
pauline2006
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