Soutine et Modigliani
deux amis en hiver

 
"Modigliani est l'ami de Soutine. Il l'a pris sous son aile. C'est lui qui lui a enseigné à mastiquer la bouche fermée, à ne pas planter sa fourchette dans le plat des voisins, à ne pas ronfler quand il s'endort dans les restaurants.
Pour Chaïm, Amedeo est son frère. Il lui voue une reconnaissance infinie."

extraits de "Bohêmes" - Dan Franck *


Soutine par Modigliani
"Il ne sait pas se tenir.
Il ne connait pas le mode d'emploi de la vie.
Il est sauvage comme son oeuvre.
Paroxystique."

Dan Franck
"Bohèmes"
"



"J'ai le coeur qui tire"


Soutine vient à la Rotonde pour apprendre à lire. Il est le plus misérables d'entre tous. Bouffé de l'intérieur, rongé par l'angoisse, dévoré par l'exigence, détesté par beaucoup, Chagall le premier, qui lui reproche sa maussaderie, ses manières de rustre, sa brutalité.
Soutine à la Rotonde, c'est Quasimodo en proie à la fièvre. Il se protège de son manteau qui fuit en lambeaux, ses larges épaules sont comme l'écrin de son visage. Le menton replié sous le cou, le cou engoncé dans une écharpe de laine. La chevelure, d'un noir luisant, disparait dans un chapeau aux larges bords rabattus, une casemate sous laquelle brûle le regard. Soutine regarde tout et partout. Pour voir qui l'aime, qui ne l'aime pas, qui lui fera mal, qui lui offrira un crème ou une cigarette.
Il crève de froid. Il meurt de faim. Souvent il fouille dans les poubelles du quartier pour découvrir une vieille frusque ou un godillot craquelé échangeable contre un hareng ou un oeuf. A table, il ne mange pas : il bâfre. (...). Il s'essuie les mains. Il lèche ses doigts. Il ne sait pas se tenir. Il ne connait pas le mode d'emploi de la vie.
Il aime la boxe. Quand la salle hurle et vocifère parce que l'un des costauds est au tapis, le visage tuméfié et ensanglanté, Soutine sourit aux anges. Il se lève et applaudit à contretemps. Sa peinture est ainsi faite : sauvage, tourmentée, violente, riche de déformations. Il est sauvage comme son oeuvre. Paroxystique.

extraits de "Bohêmes" - Dan Franck


"Le bonheur est un ange au visage grave""

"Je l'ai connu ayant faim. Je l'ai vu ivre. Je l'ai vu riche de quelque argent.
En aucun cas, je ne l'ai vu manquer de grandeur et de générosité.
Jamais je n'ai surpris chez lui le moindre sentiment bas
"
Vlaminck



autoportait

 


Lorsque la porte de la Rotonde s'ouvre sur Modigliani, le visage de Soutine soudain s'éclaire. Amedeo est l'exact contraire de Chaïm. Il va des uns aux autres, le sourire aux lèvres, sanglé dans une veste et un gilet de velours qui dissimulent une chemise taillée dans de la toile à matelas. une longue écharpe le suit comme un sillage. Il est d'une grande beauté, affable, joueur. Il s'assied devant un inconnu, repousse tables et soucoupes de ces longues mains nerveuses, sort un bloc et un crayon de sa poche, se met à chantonner et commence un portrait sans même demander l'accord de son vis-à-vis. Il l'achève en trois minutes, signe, arrache la feuille et la tend superbement à son modèle :" ll est à vous contre un vermouth". Ainsi boit-il, ainsi mange-t-il. (...). Quand l'Italien sort de sa poche La divine Comédie de Dante - l'ouvrage ne le quitte jamais - et déclame du Dante à haute voix pour tous les consommateurs qui se trouvent là, le Lituanien attend d'être chez lui pour pour lire Baudelaire.
Soutine ne donne rien car il n'a rien. Modigliani n'a que ses dessins, mais la moitié de Montaparnasse en possède; quand il ne les échange pas contre un verre, il les offre. Modigliani porte des vêtements usés jusqu'à la corde, mais il les porte comme un prince. Soutine déplaît aux femmes, Modigliani séduit les femmes. Elles sont attirées par sa fougue, sa beauté, son allure aristocratique que tout le monde lui reconnait.

extraits de "Bohêmes" - Dan Franck


Les empoignades de Modigliani sont sonores et publiques. Surtout quand les môminettes ou les Picon-curaçao l'enflamment. Alors il devient violent. Ou encore, il chante à tue-tête dans les rues, aborde les passants (...). Il lui arrive de s'endormir dans une poubelle, où les éboueurs le délogent au matin. Il faut dix verres à Soutine pour qu'il se perde un peu à lui-même, accepte de se lever et d'esquisser quelques pas de danse qu'il accompagne de deux couplets en yiddish. Après quoi, il se rassied et pleure.
Amedeo dégivre lentement : son rire, un rire d'enfant, se plie, se casse, devient amer pour se coucher dans le silence et les nostalgies.
Chacun porte son drame en soi. Tous connaissent celui de Chaïm : c'est celui de son enfance. Il suffit de le voir marcher dans les rues, voûté, les mains enfouies dans les poches de son manteau élimé pour comprendre combien le poids de son histoire lui pèse. Amédeo dissimule le sien sous des couches d'exubérance. Peut-être le noie-t-il dans l'alcool et la drogue. Mais ni les Quinquina, les petits marcs, les stout ou les Mandarin-citron, ni le haschich ou la cocaïne ne peuvent tromper Soutine. Il sait quelle douleur profonde Amedeo tente de surmonter. Quelles larmes il étouffe, dans les bras des femmes ou aux comptoirs des bistrots. Il le sait parce qu'ils ont habité ensemble cité Falguière dans les années 10. A l'époque où Modigliani se battait contre lui-même, contre les assauts de la maladie pour réaliser le seul grand rêve qui lui tenait à coeur. Non pas la peinture. La sculpture. Seulement la scultpure.

extraits de "Bohêmes" - Les Aventures de l'Art Moderne (1900-1930) - Dan Franck


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