Lettre (abominable, détestable mais délectable) à ...
extrait du livre (dérangeant/décapant) de Jérôme Garcin
"Les Soeurs de Prague"
paru chez Gallimard



 

 

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Hôtel Regina, Mürren (CH)
Le 18 février 2005

Cher petit grand con,
tu vois, je ne t'ai pas oublié.
Comment pourrais-je d'ailleurs t'oublier? (...) J'ai la mémoire du dégoût. Dans ce domaine, je suis même hypermnésique. Il n'est pas un veule, un ingrat, un perfide, un salaud dont je ne retienne les traits jusqu'au grain de beauté, la petite ride, la forme des ongles, la vergeture, la teinte des dents, le poil clandestin.
Chez moi, en revanche, les gens bien ne laissent aucune trace. Il est vrai qu'ils sont si rares. Le physique moral s'efface, j'ai l'impression qu'il s'évanouit dans l'air pur, ce devait être une chimère.
L'abjection est beaucoup plus tenace. Elle résiste au temps. Ma rancune l'entretient. Et tu réunis tous les "ismes" que je vomis : le conformisme, l'arrivisme, l'égoisme, et, selon moi, le comble de la perversité, le sentimentalisme. Plus la vanité et la lâcheté, qui vont très bien ensemble. Ajoute à cette liste, dont tu sais mieux que personne qu'elle n'est pas exhaustive, une sidérale absence de talent, une pauvreté intellectuelle, une lourdeur psychologique et un manque absolu de clairvoyance qui font de toi, crois-moi, un cas d'espèce. Un "parangon", comme disent les gens raffinés que tu aimes tant flatter, oui, un parangon de connerie. (...).
Je te savais nul mais je m'en accommodais. Le spectacle, te dis-je, valait toutes mes complaisances, toutes mes indulgences. Mais il a fallu que je sois victime d'une odieuse machination, dont je finirai bien par localiser et démonter la fabrique secrète, pour que, en plus de tout, je te découvre couard et renégat. (...).
Je ne sais pourquoi je te raconte tout ça. En vérité, c'est à moi que j'écris. Tu ne comptes pour rien.(...). Cela me fait du bien de te détester, de te mépriser, et plus encore de penser que tu vas bientôt me regretter. Tu es même assez vicieux pour en faire un livre. Tu as toujours été un profiteur. Tu ne sais pas donner, tu ne sais que voler.
Avec ce qu'il me reste de salive, je te crache à la gueule.
Klara