«
Ce serait un bien bel homme s'il n'était pas laid
; il est grand, bâti en hercule, mais un teint
africain, des yeux vifs, pleins d'esprit à la vérité,
mais qui annoncent toujours la susceptibilité, l'inquiétude
ou la rancune, lui donnent un peu l'air féroce, plus
facile à être mis en colère qu'en gaieté.
Il rit peu, mais il fait rire. Il a une manière de
dire les choses qui tient de l'Arlequin balourd et
du Figaro, ce qui le rend très plaisant. Il n'y a
que les choses qu'il prétend savoir qu'il ne sait
pas : les règles de la danse, de la langue française,
du goût, de l'usage du monde et du savoir-vivre.
Il n'y a que ses comédies qui ne soient pas comiques;
il n'y a que ses ouvrages philosophiques où
il n'y ait point de philosophie : tous les autres
en sont remplis ; il y a toujours du trait, du neuf,
du piquant et du profond.
C'est un puits de science ; mais il cite si souvent
Homère et Horace, que c'est de quoi en dégoûter. Sa
tournure d'esprit et ses saillies sont un extrait
de sel attique. Il est sensible et reconnaissant,
mais pour peu qu'on lui déplaise, il est méchant,
hargneux et détestable. Un million qu'on lui donnerait
ne rachèterait pas une petite plaisanterie qu'on lui
aurait faite. Son style ressemble à celui des anciennes
préfaces : il est long, diffus et lourd ; mais s'il
a quelque chose à raconter, comme, par exemple, ses
aventures, il y met une telle originalité, une naïveté,
cette espèce de genre dramatique pour mettre tout
en action, qu'on ne saurait trop l'admirer, et que,
sans le savoir, il est supérieur à Gil Blas
et au Diable boiteux.
Il ne croit à rien, excepté ce qui est le moins croyable,
étant superstitieux sur tout plein d'objets. Heureusement
qu'il a de l'honneur et de la délicatesse, car avec
sa phrase, " Je l'ai promis à Dieu ", ou
bien, " Dieu le veut ", il n'y a pas de
chose au monde qu'il ne fût capable de faire : il
aime, il convoite tout, et, après avoir eu de tout,
il sait se passer de tout.
Les femmes et les petites filles surtout sont dans
sa tête ; mais elles ne peuvent plus en sortir pour
en passer ailleurs. Cela le fâche, cela le met en
colère contre le beau sexe, contre lui, contre le
ciel, la nature et surtout l'année 1742. Il se venge
de tout cela contre tout ce qui est mangeable et potable;
ne pouvant plus être un dieu dans les jardins, un
satyre dans les forêts, c'est un loup à table : il
ne fait grâce à rien, commence gaiement et finit tristement,
désolé de ne pas pouvoir plus recommencer.
S'il a profité quelquefois de sa supériorité sur quelques
bêtes, en hommes et en femmes, pour faire fortune,
c'était pour rendre heureux ce qui l'entourait. Au
milieu des plus grands désordres de la jeunesse la
plus orageuse et de la carrière des aventures, quelquefois
un peu équivoques, il a montré de l'honneur, de la
délicatesse, et du courage. Il est fier parce
qu'il n'est rien. Rentier, ou financier ou grand seigneur,
il aurait été peut-être facile à vivre ; mais qu'on
ne le contrarie point, surtout que l'on ne rie point,
mais qu'on le lise ou qu'on l'écoute, car son amour-propre
est toujours sous les armes. Ne lui dites jamais que
vous savez l'histoire qu'il va vous conter ; ayez
l'air de l'entendre pour la première fois. Ne manquez
pas de lui faire la révérence, car un rien vous en
fera un ennemi. Sa prodigieuse imagination, la vivacité
de son pays, ses voyages, tous les métiers qu'il a
faits, sa fermeté dans l'absence de tous ses biens
moraux et physiques, en font un homme rare, précieux
à rencontrer, digne même de considération et de beaucoup
d'amitié de la part du très petit nombre de personnes
qui trouvent grâce devant lui. »